Macron : l’estocade sera donnée aux langues de France

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Macron : l’estocade sera donnée aux langues de France

Le discours du président de la République sur la Francophonie doit nous alerter. Il nie l’existence d’autres langues que le français en France. 

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La coupole de l’Académie française sous laquelle a été prononcé le discours ( photo Chris Hills. wikimedia

Le discours d’Emmanuel Macron sous la coupole de l’Académie française serait-il le signal pour porter l’estocade* à la diversité linguistique sur le territoire de la République ? Le lieu et les mots choisis pour prononcer ce discours ont tendance à le faire penser.

Ce fut un discours caricatural puisqu’il se prétendait un appel au respect de la diversité culturelle et linguistique. La réalité était bien différente.

Le lieu, tout d’abord, n’était pas neutre. L’Académie française est depuis des années un adversaire déterminé de toute reconnaissance des langues de France. Les déclarations de cette institution sont systématiquement une négation de la dignité des langues dites régionales. Cette institution ne manque jamais une occasion de dire sa défiance et même son aversion vis à vis de nos langues.

Oui j’ai ressenti dans ce choix une première marque de mépris.

L’histoire manipulée

C’est au nom « d’une francophonie qui n’écrase pas » que ce discours a été prononcé et c’est dans ce même discours que le président de la République a oublié de parler des langues parlées sur le territoire d’une République dont il se dit le représentant de tous les citoyens. C’est la deuxième marque de mépris.

Il y a bien eu une allusion à quelques langues parlées loin du territoire métropolitain mais c’est tout. Et quand on sait en quelle estime sont tenues ces langues dans les écoles, les médias et la vie publique on ne peut que se dire que cette évocation rapide des créoles n’est que condescendance. En tous cas cela y ressemble

Dans ce discours sont évoqués les « actes fondateurs » de la langue française en parlant de Charlemagne et de 813. Évoquer ce concile de Tours pour suggérer que cela annonçait l’Édit de Villers-Cotterêts et la création de l’Académie Française est une manipulation de l’Histoire. On dit aujourd’hui que c’est une fausse nouvelle, une fausse information en quelque sorte. Cette date est celle où l’on a écrit un texte dans une langue qui n’était plus du latin mais personne ne peut dire qu’il s’agissait de français, pas plus que d’occitan d’ailleurs.

L’histoire est tripatouillée pour justifier un projet linguicide. La meilleure des phrases prononcées sous la coupole la voici : «Au fond, nous sommes le seul pays de la Francophonie qui ne vit qu’en français (…) Il n’y a que les Français qui n’ont que le Français ». (1)

Des craintes ici et ailleurs

C’est ahurissant ! Comment peut on nier l’existence des citoyens de la République qui sont bilingues en parlant l’occitan, le basque, le breton, le corse, le catalan, l’alsacien, et les autres langues, répertoriées dans une longue liste publiée depuis longtemps par le ministère de la Culture. Le président de la République ignore t-il qu’il existe un article dans la constitution — décoratif certes— qui reconnaît ces langues comme patrimoine de la France. Même cela dans un discours sur le multilinguisme il « l’oublie ». Il connaît en réalité parfaitement cet article de la Constitution, ou en tous cas son entourage le connaît. On y reviendra.

Le même président de la République se lamente sur le fait que, à Ougadougou, il n’a pas été compris lorsqu’il a parlé de francophonie : « Lorsque j’étais à Ouagadougou, si ces jeunes étudiants n’ont pas voulu comprendre ou compris ce que je disais, c’est parce qu’ils ont compris que je défendais le français contre leur langue. Le français ne peut se développer que dans ce plurilinguisme, que dans ces traductions permanentes. Il nous faut donc aussi faire des dictionnaires dans chacune de ces langues (…)et accepter là encore que ces langues qui fécondent le regard porté sur le monde existent et soient pleinement reconnues ».

Les jeunes africains avaient sans doute compris ce que peut parfois cacher un discours même lorsqu’il contient des mots qui évoquent l’ouverture, la tolérance. Ils se méfient sans doute et l’histoire leur en donne des raisons. Peut-être que de leur parler de Charlemagne en 813 les aurait convaincus ? J’en doute. Il ne suffit sans doute pas d’affirmer : « Le français ne sera jamais une langue hégémonique, car c’est une langue de combat » pour effacer les craintes.

Le français une langue dans « l’intranquillité » 

La Francophonie n’a donc pas bonne réputation et le discours de l’Académie n’a rien pour rassurer. Même si le président de la République s’empresse de dire : «La Francophonie doit faire droit aux autres langues, en particulier aux autres langues européennes mais à toutes les langues que la mondialisation fragilise ou isole. La Francophonie, c’est ce lieu où les mémoires des langues ne s’effacent pas, où elles circulent ». Il est bien difficile de le croire.

Même s’il dit son admiration pour les francophones du Québec cela n’efface pas des phrases comme celle qui rend hommage à l’abbé Grégoire, celui qui présenta le « Rapport sur la Nécessité et les Moyens d’anéantir les Patois et d’universaliser l’Usage de la Langue française ». Loin de moi l’idée de jeter le fameux abbé dans les poubelles de l’Histoire. Évoquer son nom pour parler de la lutte contre l’esclavage se comprendrait ; mais pour bâtir une vision moderne de la question linguistique, c’est plus que déplacé.

Le discours sous la coupole est donc l’exposition de la politique que le président de la République entend mener envers les langues dites régionales de France. C’est la condamnation à mort. On leur demande de bien comprendre qu’elles seront les victimes d’une sorte de réflexe de la langue française qui pour vivre a besoin de manger les autres.

Voici un autre extrait : « La langue française est d’une abondance et d’une richesse de sens incomparable aussi parce qu’elle est constamment dans cette intranquillité avec les autres langues, dans cette cohabitation avec les autres langues, parce qu’elle a elle-même vécu dans notre propre pays dans cette intranquillité ».

Ce dernier mot pose question. Cette « intranquillité » serait elle une menace qui pèse ou pesait sur le français ? Cette phrase serait-elle la justification de la politique linguicide ? Non même pas, cette phrase est au passé. Macron a déjà enterré les langues « dans notre pays ».

Des promesses …et après

Pourtant il y a peu faisait répondre par son équipe ceci aux associations culturelles occitanistes : « Une reconnaissance juridique et un statut sont indispensables. Ils passent par une loi adaptée au contexte français. En outre, les moyens de l’expression des langues régionales seront accrus. Ainsi, le candidat d’ « En Marche ! », facilitera, dès l’école, l’apprentissage des langues et cultures régionales, dont l’intérêt éducatif, linguistique et culturel est reconnu. Les langues et cultures régionales sont des éléments du patrimoine national reconnu par la Constitution de notre République (article 75-1). Elles font donc partie de la culture qui est une. Elles seront associées au rayonnement de la France et du français qu’Emmanuel Macron souhaite relancer par la création d’un Centre de la Francophonie. Le respect et la valorisation de sa propre diversité linguistique permettront à la France au plan international de mieux faire respecter celle du monde et ainsi contribueront à son retentissement international ». (2)

Il est vrai que cette réponse était faite entre les deux tours de la présidentielle. A ce moment les propos tenus sous la Coupole de l’Académie Française auraient peut-être été moins appréciés.

Nos langues auraient donc droit à une petite place dans le château de Villers-Cotterêts ? Mais pour y faire quoi ?

Des adversaires décomplexés

Loin de moi l’idée de penser que E.Macron est le seul adversaire. Il exprime une idée qu’une partie de la classe politique française commence à colporter sans plus aucune retenue. Souvenez vous de l’épisode de ce député qui face à une revendication concernant l’enseignement avait commenté si finement : « Langues régionales : bienvenue chez les dingues ! ». (3)

Peu nombreux sont les élus de terrain qui s’opposent à ce mouvement. Il faut enterrer les autres langues en vertu de la spécificité de la France qui serait le seul pays de la Francophonie où l’on ne parlerait que le français. Pas question de bouger les lignes législatives. On a entendu la réponse sur la demande des corses. Mais on n’a rien vu qui puisse nous permettre de penser que même en dessous de la co-officialité on puisse espérer un changement.

Chaque jour amène son lot d’informations sur la suppression de moyens pour l’enseignement. Chaque jour apporte des éléments qui prouvent que les adversaires d’un statut pour nos langues sont décomplexés. Chaque jour l’État se désengage du peu, très peu, qu’il faisait.

Allons nous ne rien dire ? Allons nous laisser cette idéologie mortifère nous gagner ? Allons nous laisser partir des années de travail, de créativité, de revendication de droits légitimes et pourtant si basiques ?

Je m’adresse plus particulièrement à mes amis occitanistes en leur demandant si l’énergie dépensée actuellement en chamailleries diverses ne serait pas mieux employée à combattre ceux qui nous méprisent ?

Il faut certes du courage pour passer par dessus quelques querelles intestines. Mais c’est aussi le respect que l’on doit à ce pour quoi nous nous battons, donc à nous-mêmes. C’est aussi le respect que nous devons aux plus jeunes à qui nous avons expliqué la dignité de notre langue et ses droits.

Je l’ai déjà dit et écrit à plusieurs reprises : moins on nous donne plus on risque de se chamailler sur les miettes. Ce serait une erreur de croire qu’il y aura un vainqueur dans ces conditions.

Il ne s’agit plus des intérêts de tel ou tel groupe mais d’un véritable projet de société qui nous est proposé dans ce discours sous la coupole de l’Académie française. Je ne le partage pas parce que avec des mots qui semblent généreux il indique que parmi les langues il y aurait une hiérarchie, des priorités et que pour prétendument sauver la diversité linguistique il faudrait en sacrifier toute une partie qui est considérée comme désuète.

Je fais partie de ceux qui pensent que l’unité n’est solide que dans la diversité. D’autres prétendent le contraire et c’est cette idéologie uniformisatrice qui ressurgit. J’en suis un adversaire. Et vous  ?

David Grosclaude, 29 mars 2018

 

1) extraits du discours prononcé le 20 mars 2018 à l’Institut de France http://www.elysee.fr/declarations/article/transcription-du-discours-du-president-de-la-republique-a-l-institut-de-france-pour-la-strategie-sur-la-langue-francaise/

2) Courrier adressé aux associations occitanes entre les deux tours de l’élection présidentielle de mai 2017.

3) Il s’agissait de Jean Luc Laurent, député du Val de Marne, jusqu’en juin 2017

https://wordpress.com/post/david-grosclaude.com/1501

 

*Estocade : c’est le mot occitan estòc  qui en est à l’origine. Estòc est un objet pointu avec lequel on frappe. On y a rajouté le suffixe « ada ». Estòc désigne ensuite une épée. Le mot se retrouve ensuite en italien sous la forme « stocco ».

L’estocada  (estocade en français)  est donc le coup mortel que l’on donne avec l’estòc . Il est passé aussi au castillan. Mais comme rien n’est simple le mot occitan vient lui même du francique « stoken » qui veut dire frapper.

Malheureusement pour connaître le voyage par l’occitan de ce mot il faut aller consulter les dictionnaires italiens qui eux expliquent que ce mot est arrivé en italien à partir du XII ème siècle en venant de l’occitan, alors que les dictionnaires français ne font état que de l’origine italienne. Ainsi le dictionnaire de l’Académie française :

 ESTOCADE n. f. XVIe siècle. Adaptation de l’italien stoccata, « botte portée avec la pointe de l’épée », dérivé de stocco, « perche, épée ».

 

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4 réflexions au sujet de « Macron : l’estocade sera donnée aux langues de France »

    […] via Macron : l’estocade sera donnée aux langues de France — David Grosclaude […]

    catherinewanou@club-internet.fr a dit:
    29 mars 2018 à 14 h 50 min

    Anna a dit:
    30 mars 2018 à 15 h 05 min

    excellente mise au point. Après le symbole drapeaux tricolore et européen en Corse, l’Académie française. Ein Volk, ein Reich, ein Führer.

    TRUBLET Colette a dit:
    1 avril 2018 à 6 h 03 min

    E.Macron ne sait pas que sur un même arbre toutes les feuilles sont différentes les unes des autres selon les études réalisées actuellement. L’unité se fait dans la diversité. « Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas que l’on vous fît « 

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