La colère du peuple et la démocratie impulsive

Publié le Mis à jour le

dessenh grec
Je vais voter pour le loup ! Ça fera réfléchir le berger

La colère peut être légitime mais elle ne peut être un programme politique. L’immédiateté et la volonté de tout obtenir d’un clic est-elle compatible avec une démocratie ?

 

Faut-il donc se résigner à instaurer une démocratie impulsive pour remplacer la démocratie représentative et ce parce que le culte de la technologie nous gagne ? Voilà bien des questions qui sont sur la table en ce début d’année.

« Légitime était votre colère …» c’est ce que dit la chanson à la gloire des soldats languedociens qui mirent crosses en l’air en 1907.

La colère exprimée par ceux qui se font appeler les « gilets jaunes » était-elle aussi légitime que celle exprimée par ceux qui ne voulaient pas tirer sur leurs amis, leurs parents, leurs voisins ? Oui sans doute était-elle légitime.  Autant, je ne le crois pas ! Quand on se révolte contre des injustices flagrantes il est légitime d’être en colère. Mais cela ne fait pas de la colère un programme politique.

Mais avant toute chose je crois qu’il faut toujours dire, quand on veut prendre une position sur un sujet, d’où l’on parle, de quelle place, particulièrement lorsqu’il s’agit d’une question sociale et politique.

Je parle comme un occitaniste, fédéraliste, écologiste de longue date. Je sais par exemple depuis longtemps que l’énergie sera chère, rare et que c’est le sujet central de notre survie.

Je parle aussi comme quelqu’un qui dénonce les injustices sociales auxquelles j’ajoute les injustices territoriales qui sont maintenant aussi des injustices écologiques. Et je ne me limite pas en cela au seul hexagone, parce que la planète est grande.

Je parle aussi de la place de quelqu’un qui est inquiet pour la démocratie. C’est pour cette raison que j’ai choisi de ressortir ce dessin très évocateur, d’un dessinateur grec publié il y a déjà quelques années. Les moutons peuvent être parfois aussi dangereux que les loups car ils peuvent devenir leurs alliés !

Ma position enfin est celle de quelqu’un qui aujourd’hui gagne le salaire médian. Mais ça ne fut pas toujours le cas. Ce fut moins durant de longues années et un peu plus durant une période beaucoup plus courte.

Dérives verbales : les médiocres à l’affût

Le peu de littérature que j’ai pu lire émanant du mouvement des gilets jaunes( j’ai cherché pourtant) m’a convaincu que la structuration idéologique laissait à désirer, ou en tous les cas ne me convenait pas. Je ne nie pas que quelques uns ont essayé de faire en sorte que le message soit plus clair et plus structuré mais les démagogues en tous genres ont été, et sont encore, à l’œuvre. Je ne m’étendrai pas sur les dérives verbales de certains porte-paroles autoproclamés du mouvement qui m’ont fait froid dans le dos. Certaines de leurs déclarations étaient d’une inspiration idéologique qui renvoie à des périodes noires de l’histoire.

Il n’en reste pas moins que l’on a entendu des doléances, des revendications, des demandes et des plaintes. Ce n’est pas parce qu’il y a des médiocres qui tentent de parasiter la colère, de l’utiliser, qu’il ne faut pas entendre cette dernière.

Certaines revendications, sur lesquelles nous reviendrons sont particulièrement pertinentes ; d’autres, frappées du sceau de l’impatience, de la volonté d’avoir tout et tout de suite sont plus difficiles à analyser ; enfin d’autres encore sont pour moi non discutables particulièrement quand il s’agit de remettre en cause des évidences économiques et écologiques, donc sociales et humaines.

Qui est le peuple ?

Je ne sais pas qui est le peuple, ce qui est certain c’est que j’en suis, comme chacun d’entre vous. Le peuple a t-il une volonté ? C’est une excellente et difficile question à laquelle je ne prendrai pas le risque de répondre par une phrase. Je sais en revanche que je fais partie du peuple mécontent. Je ne me révolterai pas pour autant contre le prix du gazole et de l’essence, bien que faisant partie de ceux qui auraient à s’en plaindre. J’ai bien senti les effets de l’augmentation du prix. Mais je sais depuis des décennies que le prix des carburants doit augmenter. En revanche j’aurais bien aimé que certains mettent leur gilet jaune pour dénoncer la politique minable en matière de transports publics qui est menée dans notre pays depuis des années. J’aurais bien aimé que l’on dénonce l’urbanisme imbécile et l’aménagement stupide du territoire qui fait que la bagnole est devenu le cœur de notre société. Je ne parle pas des politiques du bitume d’une part et du ferroviaire LGV d’autre part, qui nous ont coûté si cher et qui nous ont empêché de mettre en place une alternative plus efficace mais certes moins clinquante pour les programmes électoraux des uns et des autres.

On a tout essayé…sauf l’essentiel

Pendant la dite « crise des gilets jaunes » est sortie aussi la question des collectivités territoriales qui sont malmenées, maltraitées et étouffées par le pouvoir central. Mais j’observe que, même si le sujet revient souvent dans la bouche de certains élus et de certains commentateurs, il ne donne pas lieu à une suite très cohérente. C’est toujours auprès du pouvoir central que l’on va chercher la solution. Et même quand on parle de fiscalité injuste peu nombreux sont ceux qui osent dire que l’ensemble du système fiscal doit être revu en partant de l’idée que l’impôt ne peut être prélevé par un seul acteur ( l’État) faisant ainsi des autres acteurs bénéficiant de l’argent public des irresponsables politiques et fiscaux qui se contentent de vivre de dotations de l’État.

Oui, il faut une fiscalité juste mais cela ne signifie pas qu’elle doive être uniforme. Les collectivités et les élus qui y siègent doivent prendre leurs responsabilités en ce domaine et rendre des comptes. Quant à l’État il doit arrêter de tenir les uns et les autres par le système de la dotation. Si les élus locaux et régionaux ne peuvent décider d’une part significative de l’impôt pour financer leurs politiques ils ne servent à rien d’un point de vue démocratique.

Prélever l’impôt c’est le premier pouvoir que le peuple octroie à ses représentants. Rendre des comptes sur la façon dont on gère l’argent récolté est une des bases de la démocratie. C’est le premier déficit du système français et c’est donc la première raison des injustices dénoncées.

Cette absence de pouvoir décentralisé est aussi l’une des raisons qui fait qu’aux injustices sociales dans certains territoires, s’ajoutent des injustices territoriales.

Chef suprême

J’observe aussi que dans les vœux d’E. Macron il n’y a pas eu un mot sur le sujet. Il a vaguement évoqué les institutions qui « doivent continuer à évoluer » il a lancé une phrase aussi creuse que celle qui consiste à dire qu’il faut « redonner toute sa vitalité à notre démocratie » et il a dit qu’il nous fallait « innover sur le plan démocratique ».

C’est du vent ! D’autant plus que sa vision du territoire est vieille, vieillote même surtout lorsqu’il nous assène cette confidence ridiculement désuète : « J’ai grandi en province ». Mais c’est quoi la « province » ? C’est le « non-Paris » ? Croire que tout le territoire de la République serait divisé entre ceux qui sont à Paris et les autres c’est avoir une vision simpliste de la réalité. Il est vrai que ce même président avait bien expliqué à des enfants que c’est grâce à l’Édit de Villers-Cotterêts de François 1er que nous ne parlions plus des « patois » différents aujourd’hui mais la même langue qui nous permet de nous comprendre. Comme quoi on peut être nul en histoire et nul en géographie.

On va donc faire un grand débat— en tous cas il nous est proposé— avec cette base idéologique ? Pas étonnant que la question de la décentralisation et je dirai même du fédéralisme n’est pas mise sur la table. Pas plus par Macron que par le mouvement de révolte du mois passé. C’est pourtant la seule chose que l’on ait pas encore essayée ! Il est vrai que depuis des décennies la classe politique n’y ait pas favorable, formatée qu’elle est à s’assujettir au pouvoir central. Rien ne peut dévier non plus la haute administration centrale de son devoir et de sa mission de garder pour elle le maximum de pouvoirs en dénigrant tout ce qui vient des territoires, pour employer un mot d’aujourd’hui. On pourrait dire « régions » mais vu ce que l’on a fait des régions depuis 2015  le mot a perdu de sa valeur !

Et quant à remettre en cause un autre pilier du système français qui crée l’injustice et nie la démocratie il n’en est pas question non plus. Même la colère exprimée de façon parfois rude ne remet pas en cause le principe même du chef suprême à qui l’on s’adresse dès qu’il y a un problème. Ceux qui veulent que Macron s’en aille proposent que l’on en remette un autre à la place, pour la très grande majorité d’entre eux.

Alors disons-le : avons nous besoin d’un président de la République élu au suffrage universel  et ayant autant de pouvoirs ? Personnellement la réponse est non ! Mais visiblement on ne me demandera rien sur ce sujet. Alors quand j’entends des ( je ne ne dis pas « les » ) gilets jaunes demander l’arrivée d’un militaire «  remercié » au pouvoir, je crains le pire.

L’Europe : une belle idée sacrifiée

Il y a fort à parier que le grand débat que l’on nous promet accouchera d’un beau rapport et que peu de choses en sortiront. Mais je ne peux qu’encourager à y participer tous ceux qui pensent qu’il faut faire de la politique la chose de tous. Des idées en sortiront et ces idées, même si le pouvoir central les enterrera, pourront toujours servir pour plus tard. Débattre n’est pas une mauvaise chose.

Nous sommes à quelques mois d’un débat électoral qui, en théorie, devrait se faire sur l’Europe. Mais on voit bien à gauche et à droite comme au centre combien nombreux sont ceux qui s’emploient à faire qu’il n’y ait aucun débat sur l’Europe. Beaucoup veulent en faire un moyen de conquérir le pouvoir central parisien ou un moyen de le garder. C’est irresponsable et c’est de l’eau trouble apportée au moulin des nationalistes de gauche et de droite, des fossoyeurs de l’Europe. C’est donner un coup de main dans cette tâche aux joyeux démocrates que sont Orban, Salvini, ou le gouvernement polonais par exemple pour ce qui est de l’intérieur. Il faut ajouter Trump et le tout nouveau Bolsonaro du Brésil pour ce qui est de l’extérieur ; mais la liste risque de s’allonger.

Dommage de gâcher une belle opportunité démocratique et électorale au cours de laquelle on aurait pu parler d’Europe, donc de l’équilibre du monde, au profit de ces quelques énergumènes qui lèvent le menton en criant « c’est à faute à Bruxelles » aveuglés qu’ils sont par Paris et le pouvoir qu’ils voudraient y avoir.

Il reste bien des sujets à traiter en ce début d’année, comme justement la question de l’Europe, la place de l’écologie politique dans le débat qui s’annonce, l’écologie politique à la française malade du jacobinisme, la question du référendum d’initiative citoyenne, de la démocratie représentative, de ce besoin d’immédiateté dans les choix politiques ou enfin parler de la fascination qu’exercent la technique et la technologie sur une partie de l’opinion qui croit que c’est ainsi que l’on peut sauver une démocratie malade. Ce sera l’objet d’un prochain article.

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